L’auteur critique les réactions suscitées par ses propos « que sa demeure soit le paradis », prononcés après le décès d’İoanna Hoca, survenu ces derniers jours. Alors qu’une partie s’oppose aux vœux de paradis et de miséricorde en soulignant que Hoca était grecque, de l’autre camp s’élèvent des voix : « elle ne reposera pas dans le nûr, elle marchera dans les lumières ». Selon l’auteur, ces deux mentalités, qui consolident des positions politiques à travers la mort, sont les deux faces d’une même lame.
L’auteur précise que sa véritable préoccupation est le monopole des mots. Il s’interroge sur le fait que celui qui utilise des mots comme « rahmet » ou « nûr » soit aussitôt étiqueté de droite, tandis que celui qui dit « droits de l’homme », « égalité », « démocratie » est étiqueté de gauche. Il reconnaît que cette tendance, appelée « raccourcis mentaux » (heuristiques) en psychologie, est nécessaire à la vie pratique ; mais il soutient que l’incapacité à concevoir que les mots puissent être indépendants de l’appartenance politique relève de la paresse intellectuelle et de la bigoterie. Selon l’auteur, quiconque dit « qu’elle marche dans les lumières » n’est pas automatiquement un esprit éclairé, et quiconque souhaite la miséricorde n’est pas non plus conservateur. Il souligne que la laïcité, qui prétend défendre la raison et l’inclusivité, se situe sur le même plan que la bigoterie conservatrice à laquelle elle s’oppose, en transformant les formules linguistiques en dogme.
Pourquoi c’est important
Le débat montre que la polarisation ne se limite pas à la politique, mais qu’elle s’infiltre jusque dans les moments humains les plus partagés, comme le deuil et les condoléances. Si, même face à la mort, on surveille à qui appartient tel mot, cela signifie que l’espace permettant de partager une douleur commune se réduit. Cette surveillance n’est d’ailleurs pas l’apanage d’un seul camp ; il est avancé que les deux camps, qui utilisent des vocabulaires différents, agissent avec le même réflexe d’étiquetage. L’enjeu dépasse donc une simple annonce de décès : il touche à la transformation de la langue en pièce d’identité et au fichage politique opéré à partir du mot que chacun emploie dans la vie quotidienne. La question que l’article laisse ouverte est la suivante : est-il possible de construire un langage commun de condoléances sans débarrasser les mots du poids de leurs appartenances ?